NANI KHAKSHOURI, L’ART DE RELIER LES MONDES
Figure discrète mais incontournable de la danse suisse depuis plus de trois décennies, Nani Khakshouri a contribué à façonner l’écosystème chorégraphique du pays sans jamais chercher la lumière. Pionnière du management culturel en Suisse alémanique, communicante, productrice, enseignante et bâtisseuse de réseaux, elle a accompagné des générations d’artistes, imaginé des projets d’envergure et défendu une vision ouverte de la danse. Rencontre avec une femme qui préfère les coulisses à la scène, mais dont l’empreinte est partout.
Comment la danse est-elle entrée dans votre vie ?
J’ai commencé à danser vers quatorze ou quinze ans. Au départ, c’était un hobby, puis c’est devenu une véritable passion. J’étais une adolescente très timide et la danse a joué un rôle important dans mon développement personnel. J’adorais les techniques Graham, Limón ou Horton, mais je savais très vite que je ne voulais pas être sur scène.
Pourquoi ce refus de devenir interprète ?
J’aimais danser, mais je n’avais pas le besoin d’être au centre. Ce qui me fascinait, c’était tout ce qui entourait la création : les artistes, les répétitions, les projets, les échanges. Je me sentais davantage organisatrice qu’interprète. Très tôt, j’ai compris que je voulais travailler dans la danse, mais autrement.
À cette époque, les métiers de production ou de management culturel n’existaient pratiquement pas dans la danse suisse?
Exactement. Les chorégraphes faisaient tout eux-mêmes. Pendant mes études, j’ai commencé à aider la chorégraphe Elvie Leu dans l’administration de son école et de sa compagnie. Puis j’ai travaillé avec Lavinia Frey. En 1993, j’ai créé ma propre structure, entredance – events & company management. J’étais la première personne en Suisse alémanique à exercer ce métier de manière continue.
En quoi consistait votre travail ?
Je faisais tout : communication, tournées, recherche de fonds, sponsoring, administration, stratégie. J’accompagnais plusieurs compagnies en même temps. J’adorais rendre les projets possibles. Je ne suis pas dramaturge, mais je suis créative dans l’organisation. Trouver des solutions, ouvrir des portes, imaginer des partenariats, c’est là que se situe ma créativité.
Vous vous décrivez souvent comme une femme de terrain?
Oui. Je suis une personne de terrain. J’aime être au service des artistes et des projets. J’aime savoir où chercher les ressources nécessaires et mettre les bonnes personnes en relation.
Quel a été votre premier grand succès ?
Probablement le festival volts & visions, créé avec mon ex-mari, le graphiste Cyril Brunner. Nous voulions mélanger cinéma, danse, musique et performance. Le projet a ensuite évolué pour devenir l’ewz.stattkino (plus tard stattkino).
Quelle était l’idée derrière ce festival ?
Sortir la danse de sa bulle. Nous voulions attirer un public qui ne fréquentait pas les théâtres. Nous présentions des films accompagnés de performances en direct, de danse, de musique live ou de DJ. Beaucoup de spectateurs issus de la culture club découvraient la danse contemporaine pour la première fois. Certains nous disaient : « Je croyais que la danse était ennuyeuse. »
Cette volonté d’ouvrir la danse à d’autres publics semble être un fil rouge de votre parcours?
Absolument. J’ai toujours voulu créer des ponts. La danse gagne à rencontrer d’autres disciplines, d’autres publics, d’autres milieux.
Quel projet symbolise le mieux cette ambition ?
La tournée nationale que nous avons organisée avec la Movers Dance Company. Grâce au soutien du Crédit Suisse, de Swiss City Power et de l’EWZ, nous avons pu créer une tournée dans dix-neuf villes. Le budget dépassait un million de francs, ce qui était exceptionnel pour la danse contemporaine suisse.
Pourquoi ce projet vous a-t-il autant marquée ?
Parce qu’il réunissait tout ce que j’aime : les artistes, les institutions, les partenaires économiques et le public. Nous avons démontré qu’il était possible de faire circuler la danse à grande échelle et de lui donner une visibilité inhabituelle.
Vous avez ensuite travaillé pour plusieurs institutions majeures ?
Oui. J’ai notamment travaillé pour la Gessnerallee pendant huit ans et j'ai collaboré pendant plus de 9 ans avec l’Office fédéral de la culture autour des Prix suisses de danse (OFC). Je travaille également depuis plus de 12 années pour le festival Steps du Pour-cent culturel Migros et je continue aujourd’hui à collaborer avec différentes institutions comme le LAC à Lugano.
Avez-vous rencontré des personnalités qui ont particulièrement compté dans votre parcours ?
Je n’ai pas une figure unique à citer. Ce sont plutôt les projets et les personnes qui les portaient. Mais certaines amitiés professionnelles sont devenues très importantes au fil du temps. Je pense notamment à Isabella Spirig (directrice de Danse Suisse), Murielle Perritaz ou Caroline Minjolle. Nous avons traversé plus de trente ans d’histoire de la danse suisse ensemble.
Votre parcours est aussi marqué par votre histoire familiale?
Oui. Je suis d’origine perse et juive. Mon père était très traditionnel et la danse n’était pas vraiment encouragée. Cette situation m’a obligée à m’affirmer et à trouver ma propre voie. Avec le recul, je pense que cette expérience a contribué à forger ma personnalité.
Vous êtes également mère de trois enfants. Comment avez-vous concilié vie familiale et vie professionnelle ?
Cela n’a pas toujours été simple. Lorsque je dirigeais mon agence, je travaillais parfois quatre-vingts heures par semaine. Avec l’arrivée de mon premier enfant, puis des suivants, j’ai dû réinventer mon activité. J’ai progressivement quitté le management indépendant pour rejoindre des structures plus stables tout en restant proche du terrain.
Quel regard portez-vous sur l’évolution de la danse en Suisse ?
Je trouve qu’il y a toujours des artistes passionnants et des projets remarquables. Mais comme dans tous les domaines, il existe des périodes plus fortes que d’autres. La scène suisse est devenue encore plus internationale qu’elle ne l’était déjà. Cette ouverture est essentielle à sa vitalité.
Que manque-t-il aujourd’hui au secteur chorégraphique suisse ?
Des structures de management et de diffusion capables d’accompagner durablement les compagnies. Aujourd’hui, beaucoup d’artistes doivent à nouveau tout faire eux-mêmes. Je crois à des agences collectives soutenues par les collectivités publiques.
Votre travail a-t-il toujours été une passion ?
Oui, mais je préfère parler d’engagement. Le travail culturel est exigeant. Il ne s’arrête jamais vraiment. Les réseaux, les spectacles, les artistes, les étudiants : tout cela continue à vivre bien après la fin officielle d’un projet. Sans passion, il serait impossible de faire ce métier.
Pensez-vous à la retraite ?
Pas vraiment. Je continuerai aussi longtemps que j’aurai quelque chose à apporter. J’aime travailler avec les jeunes générations, transmettre mon expérience et mettre mon réseau à leur disposition. Le jour où je sentirai que ce n’est plus utile, je m’arrêterai.
Après plus de trente ans dans le milieu, qu’apporte selon vous la danse au monde ?
Beaucoup de choses. La danse est une expérience vécue ensemble. Elle nous rassemble dans un même lieu et dans un même temps. Elle peut émouvoir, déranger, émerveiller ou faire réfléchir. C’est une forme de célébration. Même aujourd’hui, après toutes ces années, je ressens encore la même excitation avant une première. La danse reste pour moi un espace de rencontre qui ne cesse de nous surprendre, de nous émouvoir et de nous rassembler.
Fotocredit ©Joseph Khakshouri